C'est au beau milieu d'une longue nuit d'hiver qu'Amara remarqua le changement.
Allongée dans son lit, dans le silence de la nuit, elle crût d'abord à une erreur. Comment serait-ce possible ?
Son épouse, Arctémis, dormait paisiblement à ses côtés, ses flancs se soulevant au rythme de sa respiration régulière.
Dubitative, Amara repassa la main sur son ventre et sentit un frisson la parcourir.
Qu'allaient dire les gens quand ils l'apprendraient ?
Elle posa les yeux sur sa compagne endormie et sentit son coeur se serrer. Et elle, qu'en dirait-elle ?
La jeune femme secoua la tête. Il fallait qu'elle sâche, il était clair qu'elle ne trouverait le sommeil avant de s'en être assurée...
Elle se leva en silence et déposa un baiser sur le front de son épouse, après quoi elle s'habilla chaudement, l'hiver était rude dans la ville de Bonta, et sortir la nuit n'était pas la meilleure idée que l'on aurait pu avoir. Mais elle devait y aller, immédiatement.
Enroulée dans sa lourde cape orangée, elle lutta contre le vent et, courant presque, parcourut les quelques ruelles qui la séparaient de la demeure de sa cousine, Lysa, qui était sa plus proche confidente. L'eniripsa fille d'alchimiste saurait lui dire ce qu'il en était.
Amara en passant devant la tour des ordres leva les yeux vers la grosse horloge éclairée par un rayon de lune. Comment l'accueillerait son amie à cette heure de la nuit ?
Une fois devant la porte, elle hésita longuement. Le vent s'engouffrait dans ses vêtements et fouettait sa cape qui venait claquer sur ses jambes. Pourtant, elle continuait à regarder la porte le coeur battant et ne pouvait se décider à frapper.
La jeune femme posa la main sur la poignée et y exerça une pression, la porte s'ouvrit sans difficulté et elle pût se faufiler à l'intérieur de la maison silencieuse. Ses yeux s'habituèrent vite à la pénombre qui habitait cette pièce et elle distingua la couche de son oncle dans un coin. Elle percevait à présent le ronronnement familier de son ronflement.
Amara gravit les quelques marches qui la séparaient de la pièce où dormait son amie et frappa trois petits coups à la porte.
Une voie ensommeillée lui répondit :
- Entre, Amara, je t'en prie.
Lysa avait un don pour deviner ces choses là et dès qu'Amara fût entrée, l'eniripsa sût que quelque chose d'important la tracassait.
Elle se leva et alluma une chandelle posée sur sa table de chevet. Elle s'enveloppa dans une longue et épaisse robe de chambre et s'installa sur un coussin posé au sol. Elle invita Amara à faire de même d'un signe. La jeune osamodas ne se fit pas prier et s'installa à côté d'elle.
- Je suis désolée de te reveiller en plein milieu de la nuit...
Amara chuchotait, la tête baissée.
- Ne t'inquiètes pas. Est-ce que tu as besoin de moi ?
Amara lui fît part de ses doutes, sans oublier un seul détail. Lysa l'écoutait sans rien dire.
Elle l'examina ensuite durant de longues minutes fixa le regard d'Amara, un mélange d'admiration et d'inquiétude se lisait dans ses yeux.
Elle annonça d'une voix qu'elle voulait assurée mais qui vibrait sous le compte de l'émotion :
- Il n'y a pas de doutes à avoir, tu attends un enfant Amara.
Amara ne pourait décrire les émotions qui l'envahirent à ces mots. Ainsi un petit être vivait au creux de son ventre, et il comptait sur elle pour lui apporter tout ce dont il aurait besoin... sa gorge se noua. C'était donc vrai. Son coeur s'emplit d'une joie qu'elle ne pût réprimer et qu'elle sentait cependant troublée par une peur encore plus intense.
Elle n'osait encore y croire. Comment pourrait-elle donner la vie dans ces conditions ?
- Tu... tu es sûre ?
Elle baissa les yeux, gênée.
Lysa posa sa main sur le bras d'Amara et la regarda avec compassion.
- Est-ce que quelqu'un est au courant ?
- Non, je... non...
- Arctémis... ?
L'émotion étreignait le coeur d'Amara, et elle ne pût plus la contenir lorsqu'elle entendit le nom de sa bien aimée. Elle fondit en larmes, silencieusement, laissant les larmes rouler sur ses joues sans rien dire. L'eniripsa l'attira contre elle et caressa ses cheveux d'un geste qu'elle voulait appaisant.
La main d'Amara se referma sur celle de sa cousine et la serra.
- Qu'est-ce que j'ai fait ? Sanglota-t-elle.
- Ca va aller Amara, je suis désolée... Est-ce que tu sais qui...
- Je...
Amara s'arrêta avant de commencer sa phrase et prit le temps de réfléchir. Le père de l'enfant ne pouvait être que... à moins que...
Elle dévoila honteusement le nom de l'homme auquel elle pensait, cet homme avec qui elle avait passé d'agréables après-midi ces quelques derniers mois, en secret, uniquement pour passer un peu de bon temps. En y repensant, elle fût assaillie par le remord et sentit à nouveau les larmes lui monter aux yeux. Elle hésita avant de reprendre la parole.
- Mais...
- Tu sembles hésitante, qu'est-ce qu'il y a?
- Il y a eu... Quelqu'un d'autre. Une fois.
A l'entendre parler, Lysa comprit que cette unique fois, ces quelques heures passées dans les bras de cet autre homme, avaient compté pour Amara plus qu'elle n'osait l'avouer.
- Tu ne seras sûre de ça qu'au jour de la naissance de ton enfant...
- Mon enfant...
Amara ressera les bras autour de son ventre comme pour le protéger et leva les yeux vers son amie.
- Oh Lysa... aide-moi à être à la hauteur...
- Tu sais bien que tu peux compter sur moi. Est-ce que tu comptes en parler à d'autres personnes?
L'osamodas rougit.
- Je... Il faut que je dise à Arctémis... Ce que j'ai fait.
Elle confia aussi qu'elle ne voulait pas en parler à celui qu'elle pensait être le père de cet enfant avant d'être sûre.
- Peut-être qu'Arctémis comprendra...
- Non. Je... peut-être... Non... elle ne me le pardonnera jamais, et c'est bien fait pour moi. Je ne mérite pas ton aide, ni celle de qui que ce soit d'autre.
- Peut-être. Mais pense à l'enfant que tu portes, est-ce qu'il ne mérite pas notre aide à tous ?
- Il ne pourra peut-être jamais être heureux, à cause de moi. Et à lui, qu'est-ce que je devrais lui dire quand il sera en âge de comprendre ce que j'ai fait ?
- Ne pense pas déjà à cela. Tu en as encore le temps, et pour l'instant tu dois penser uniquement à ton propre bien.
- Ce n'est pas juste...
- La vie est parfois injuste, mais tu dois être forte, pour vous deux. Ecoute Amara, je te promets que je t'aiderai à vivre au mieux cette grossesse. Je ne veux pas que tu souffres plus encore de ce qui t'arrive, même si je sais que ce ne sera pas facile pour toi d'avouer la vérité à ceux que tu aimes.
- Merci...
Quelques minutes passèrent, dans le silence de la petite mansarde.
- Je devrais rentrer...
- Pas question, Amara. Pas avec ce temps. Tu n'aurais déjà pas dû venir par un froid pareil.
- Je devais...
- Je sais bien, mais maintenant n'oublie pas que vous êtes deux. Que tu le veuille ou non.
Lysa accompagna son amie jusqu'à son propre lit et la borda d'un air maternel avant de s'installer à même le sol, enroulée d'une simple couverture.
Aucune des deux ne trouva le sommeil immédiatement.
Amara avait peur. Peur de perdre les gens qu'elle aimait. Peur de ne jamais être à la hauteur pour l'enfant qui compterait sur elle. Peur d'être rejetée. Peur de souffrir.
Elle se rendit compte que ces pensées étaient particulièrement égoïstes, et elle pleura longtemps.
Elle se réveilla au petit matin, la tête lourde. Lysa se tenait prêt de son lit et lui tendit une tasse fumante.
- Bois-ça. Ta journée sera peut-être difficile.
Amara lui adressa un sourire reconnaissant et bût à petites gorgées l'infusion bouillante.
La jeune femme se leva peu de temps après.
- Je vais rentrer chez moi, je dois parler à...
- Rentre, Amara. Et n'oublie pas, je suis là pour tous les deux. Fit Lysa en posant délicatement sa main sur le ventre d'Amara. Grand-père n'est pas encore levé, ne fais pas de bruit en descendant.
L'osamodas sortit et parcourut les rues fraîches et silencieuses en cette heure si matinale.
Elle poussa la porte de sa maison la peur au ventre et réveilla en douceur son épouse encore endormie.
Celle-ci la salua avec un sourire, avant de s'inquiéter en voyant les traîts tirés de l'osamodas et sa mine contrariée.
- Quelque chose ne va pas ?
- Je dois t'avouer quelque chose, hésita la jeune femme.
- Amara tu me fais peur...
Le regard confiant que lui adressait Arctémis eût raison d'Amara qui se remit à pleurer, la culpabilité cognant douloureusement dans son coeur.
- Je... Tu as le droit de me haïr pour ce que je vais te dire, et je le comprendrai.
- Amara...
- Je suis enceinte, Arctémis.
La belle crâ pâlit et regarda Amara. Elle ouvrit la bouche mais ne trouva rien à répondre.
- Je suis désolée... reprit Amara d'une voix tremblante.
- Ca veut dire que... non...
La jeune femme ne pût soutenir le regard de son épouse qui s'était levée et se tenait à présent face à elle. Arctémis la contourna, et se dirigea vers l'extérieur de la maison. Amara la retint par le bras.
- Non attends... laisse-moi finir... s'il te plait.
La jeune femme se sentit vasciller devant le regard blessé de son amie.
- Il faut que nous en parlions, maintenant. J'en ai assez de laisser "traîner" cette histoire. Pardonne-moi.
Arctémis s'assit sur le lit à côté d'Amara et écouta silencieusement ce que cette dernière avait à dire.
- Comme je te l'ai dit, je suis enceinte. Je l'ai appris cette nuit. Et je ne saurais te dire qui est le père de l'enfant que je porte, parce que je t'ai trahie à plusieurs reprises, avec deux hommes différents.
Elle s'efforça d'ignorer l'expression choquée d'Arctémis et continua d'une voie brisée.
- Je sais que ce que j'ai fait est condamnable, et je ne m'en vante pas, ni devant toi, ni devant qui que ce soit d'autre. Je suppose que tu ne me pardonneras ça. Et ensuite, peut-être que ton amitié et ta confiance seront impossibles à regagner, mais j'essayerai tout de même, quel que soit le temps que cela prendra. Je n'ai pas envie de te perdre, car malgré tout, comme je te l'ai dit, je tiens beaucoup à toi et aux projets que nous avons bâtis ensemble.
Amara ne tenta plus de retenir Arctémis qui partit en silence, le coeur serré.
La jeune femme s'en voulait énormément de lui infliger cette douleur, mais ne parvenait pourtant pas à culpabiliser par rapport à l'enfant qu'elle portait. Perdue, elle resta seule chez elle à réfléchir.
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